ROME: L'Éveil politique de médecins engagés

SIMON-PIERRE LANDRY, ROME
STE-AGATHE-DES-MONTS

Je me souviens du 28 novembre 2014 comme si c’était hier. Je me souviens de voir le ministre de la santé Gaetan Barrette se lever en chambre et présenter un projet de loi discriminatoire envers les femmes médecins, ultra-bureaucratique, et favorisant l’augmentation du nombre d’omnipraticiens pratiquant au privé hors-assurance maladie. Avec autorité et devant les journalistes, celui-ci a usé ce jour-là d’une métaphore violente pour annoncer son projet de loi 20, clamant que sa réforme était un “un petit bâton de rien du tout,” où le médecin peut “accepter de (se) faire frapper”.

En novembre 2014, le ministre affirmait une première fois que la faible accessibilité aux soins de santé au Québec est la faute des médecins de famille, eux qui sont trop nombreux à travailler à temps partiel. Il traite alors à mots couverts les médecins de famille de “paresseux”, en faisant une analyse biaisée des données de facturation à l’acte (en comptant les gardes de 24h comme une seule journée de travail, en incluant les femmes en congé de maternité et les médecins en invalidité, et en excluant les tâches non cliniques du calcul). La clef de l’accessibilité, selon le ministre, est de faire travailler les médecins plus d’heures --ce qui, logiquement, représenterait des coûts supplémentaires. C’est pourquoi sa solution pour améliorer le système de santé était d’instaurer des quotas de patients pour les médecins de famille qui travaillent à l’hôpital (avec pour objectif que ceux-ci soient remplacés par des médecins spécialistes) ainsi que pour les médecins travaillant déjà en cabinet (pour que ceux-ci augmentent la cadence). Ainsi, selon la rhétorique du ministre, chaque Québécois aurait un médecin de famille sur papier… à temps pour les élections de 2018. 

Au fil des semaines, il est apparu clair que ce projet de loi était une bourrasque qui déclencherait une tempête parfaite. Le projet de loi 20 devenait l’épicentre d’une dynamique syndicale, générationnelle, économique, et politique comme rarement le système de santé québécois n’en avait vu. Avec sa loi, le ministre se braquait à peu près tous les groupes de médecins de famille, mais surtout les médecins de famille travaillant à l’hôpital, ceux s’occupant des clientèles vulnérables (dont les visites médicales prennent du temps) et les jeunes femmes médecins (qui pour des raisons de congé de maternité et de conciliation travail-famille, devenaient dans les faits, pour la même heure travaillée, rémunérées 70 cents pour chaque dollar gagné par leurs collègues masculins).

Du jour au lendemain, plus de 3000 omnipraticiens se sont spontanément rejoints sur Facebook. Grâce à cette plateforme, le Regroupement des Omnipraticiens pour une Médecine Engagée (ROME) est né. Alors que les grands médias ne relayaient au départ que les points de vue officiels des fédérations médicales et du gouvernement, ROME a fait valoir son analyse de la situation via Twitter et Facebook. De cette façon, ROME tentait (et tente toujours) de changer la logique stérile des négociations opaques entre les syndicats médicaux et le Ministère de la santé. D’un côté, les fédérations médicales sont souvent en retard sur les changements culturels qui s’opèrent au sein de leur membership, tels que la féminisation de la médecine et le rejet du paternalisme d’un exécutif syndical qui n’a presque jamais eu à soumettre ses décisions au vote. De son côté, le ministère impose depuis les années 1990 des politiques toujours plus coercitives et bureaucratiques afin d’augmenter le “contrôle” ministériel sur les soins donnés par les soignants. Ce contrôle technocratique mène à une désorganisation et une déshumanisation des soins donnés sur le terrain. ROME se positionne comme une troisième voie. La population est prise en otage par un système de santé déficient. Il est donc compréhensible que celle-ci ait de la difficulté, au premier abord, à compatir avec des médecins qui contestent une réforme. Mais à terme, ce sont les patients et le budget du Québec qui vont souffrir le plus des conséquences.

La mobilisation des médecins de famille par le ROME continue de mettre au centre de ses solutions le travail collaboratif entre les médecins et les autres soignants (l’interdisciplinarité), afin de libérer les médecins de tâches qui peuvent être effectuées par d’autres. En d’autres termes, en mettant fin aux corporatismes stériles entre les professions, l’interdisciplinarité permet d’améliorer l’efficacité de notre système de santé.

Plutôt que faire travailler plus d’heures des gens déjà souvent en surmenage (un médecin québécois travaille en moyenne 50h par semaine), ROME souhaite augmenter l’efficacité par heure travaillée du médecin de famille. Le médecin est un maillon essentiel, mais non l’unique porte d’entrée aux soins. Il faut actualiser son rôle dans la délivrance des soins. De nombreux intellectuels et groupes de défense des patients, incluant le “père de l’assurance maladie” M. Castonguay, les trois oppositions à l’assemblée nationale, et l’avocat des patients Jean-Pierre Ménard ont dénoncé le plan du ministre et souhaitent, comme ROME, un changement profond des manières de faire.

En résumé, le ministre Barrette instaure une gestion hyper-centralisée et spécialiste-centrique. Dans la vision du ministre, l’écosystème de santé du Québec tourne autour du médecin spécialiste, et la gestion quotidienne se fait par une bureaucratie ministérielle. Cette vision est en train de causer de multiples déséquilibres dans l’écosystème de soins. Et la nature a horreur des déséquilibres.

Un système de santé public et universel ne peut fleurir que si sa gestion est efficace. Si le système public n’est pas efficace aux yeux des citoyens, la logique du marché en santé (la privatisation des soins de santé) deviendra l’alternative exigée par ceux qui ont les moyens de se la payer. Ce serait alors la fin du principe voulant qu’au Canada, les citoyens sont traités en fonction de leurs besoins, et non en fonction de leurs moyens.

Tout n’est pas joué. Une meilleure démocratie et une décentralisation du pouvoir doivent être la réponse à une réforme autocratique et centralisante qui diminue le pouvoir des citoyens et des soignants dans l’appareil décisionnel. Ce changement de culture doit s’opérer autant dans l’appareil gouvernemental que dans les syndicats médicaux, et doit se faire en incluant la population plus directement. Les décisions de notre système de santé ont trop longtemps été prises derrières des portes closes par des technocrates, des groupes d’intérêts et des politiciens, et ce sans consultation avec la population ni les soignants de terrain. Devant un système de santé de plus en plus sans visage, lourd d’une bureaucratie étouffante et technocratique, une démocratie vigoureuse devient le remède. C’est par celle-ci que nous redonnerons une dose d’humanité à un système bien malade.