Penser en amont de la maladie

SIMON-PIERRE LANDRY, UPSTREAM
STE-AGATHE-DES-MONTS

Médecin omnipraticien pratiquant à l’urgence et aux soins intensifs, Sainte-Agathe. Membre du conseil d’administration de Upstream/En amont

Mon patient arrive sur une civière à la salle d’urgence. Il vient d’être retrouvé sur le sol de sa maison. Il a 75 ans et souffre de l’une des pires maladies : la pauvreté. J’inscris « isolement social » comme deuxième diagnostic sur la feuille de notes. Ce diagnostic est important, sinon encore plus que celui de fracture de hanche, car il en dit beaucoup sur le plan médical à venir.

Entre professionnels de la santé, nous savons que l’isolement social est un facteur de risque pour une hospitalisation et qu’il implique une réhabilitation plus complexe et plus coûteuse. Nous savons également que les professionnels en services sociaux auront plus de travail à faire afin que le patient puisse retourner à un milieu sécuritaire lors de son congé de l’hôpital.

L’organisation Upstream est l’initiative du médecin de famille saskatchewanais Ryan Meili, médecin qui souhaite faire la promotion de la santé et encourager la prévention de la maladie en soulignant le rôle qu’ont les politiques publiques sur la santé des gens. Il est l’auteur du livre A Healthy Society, ouvrage où il explique qu’un gouvernement qui analyse ses politiques économiques, sociales, et environnementales dans l’optique d’améliorer la santé des gens est un gouvernement qui aura les politiques les plus efficaces pour améliorer le sort de ses citoyens.

Mais pourquoi s’intéresser aux déterminants sociaux au point de créer un organisme consacré à la question? En amont fait le lien entre le gouvernement, les experts et les citoyens ordinaires qui ne sont pas nécessairement intéressés par les politiques publiques. Les exemples de politiques publiques mises de l’avant portent notamment sur le logement social, le revenu minimum garanti et l’accès à des médicaments abordables. Bien que de multiples études portant sur les déterminants sociaux de la santé soient déjà disponibles, il existe un manque évident de transmission de ces connaissances à la population en général. De plus, la représentation de ces idées auprès des paliers de gouvernement est inadéquate. C’est justement là qu’En amont/Upstream joue un rôle important; en travaillant pour appliquer concrètement, par des lois et des mesures publiques, les conclusions de ces recherches qui souhaitent faire la prévention des troubles de santé et des problèmes sociaux.

Hilary Gough, directrice des opérations d’Upstream, est persuadée qu’il faut cesser de croire que la santé est uniquement influencée par des décisions personnelles ou des choix de vie, et qu’il faut considérer une multitude de facteurs communautaires et sociaux. En effet, nous savons, en tant que médecins, comment la volonté d’un individu a une incidence limitée sur sa santé. Plusieurs de nos patients sont très malades ou ont des habitudes de consommation qui sont hors de leur contrôle. En effet, il nous faut prendre conscience que l’éducation, les traumatismes antérieurs, l’influence de leur milieu de naissance ou la perte d’un emploi sont des éléments qui déterminent la santé des gens, et ce, indépendamment de leur volonté personnelle.

Ce qui rend les gens malades est également coûteux pour notre système de santé. Par exemple, Upstream a réalisé une étude sur la pauvreté à Saskatoon. Cette étude, intitulée La pauvreté coûte cher (Poverty costs), a influencé le gouvernement provincial à développer une stratégie de réduction de la pauvreté. En agissant sur les causes de la pauvreté, on arrive à diminuer les coûts en services sociaux que celle-ci engendre. Nos gouvernements tentent souvent d’agir sur “l’offre” de services en santé. Il faudrait aussi s’intéresser à la “demande” en soins de santé, si nous souhaitons diminuer la pression sur le système.

Lorsque l’on prend le temps d’analyser la santé de nos patients avec une vision globale et en amont de leurs besoins, on peut arriver à changer leur santé tout en diminuant les coûts pour notre système de santé universel. Devant les attaques répétées des groupes d’intérêts visant une privatisation de nos systèmes de soins, nous ne pouvons nous passer d’un groupe d’influence qui mettra de l’avant des politiques sociales innovantes qui visent directement la prévention des maladies et la diminution des coûts en santé.

Comme disait Virchow, « la politique est de la médecine à grande échelle ». En diffusant le savoir au sujet des déterminants sociaux, c’est un geste de santé publique que nous posons.

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Upstream / En amont : www.thinkupstream.net

*Ce texte est une version adaptée d’une chronique originale publiée en novembre 2015 dans le magazine Santé.inc, propriété de l’Association Médicale Canadienne (AMC) .- http://santeinc.com/2015/11/penser-en-amont/